Attendu à l’ordre du jour de la session parlementaire extraordinaire de juillet, le Projet de loi relatif à « la résilience des infrastructures critiques et au renforcement de la cybersécurité » qui porte la transposition de NIS 2 en droit français n’y figurait pas.
Cet énième report déplace la discussion en septembre, même si aucune date n’est encore fixée.
Ce blocage législatif n’a pas dissuadé Board of Cyber qui s’est appuyé sur le Référentiel Cyber France (ReCyF) de l’ANSSI en analysant 2,8 millions d’actifs.
Le score global moyen s’établit à 690 sur 1000, positionnant l’écosystème national à un niveau de maturité intermédiaire.
Un blocage collectif au niveau intermédiaire
L’analyse met en évidence une concentration massive des organisations au milieu de l’échelle de maturité. 59,4 % des entités se trouvent dans la catégorie intermédiaire, tandis que 32,7 % atteignent la catégorie avancée et 7,9 % restent cantonnées au niveau basique.
Près d’une entité sur cinq (18,1 %), toutes situées dans la catégorie intermédiaire, se positionne à moins de 50 points du seuil avancé. Un cap que l’étude qualifie de complexe à franchir, rappelant que 50 points ne s’obtiennent pas en un seul geste.
Le paysage se caractérise également par de profondes disparités sectorielles.
Le secteur bancaire tire son épingle du jeu avec 60,2 % d’entités en catégorie avancée.
À l’inverse, le secteur numérique (qui constitue pourtant le socle commun des 18 secteurs de la directive) s’avère le moins mature en affichant seulement 28,1 % d’entités en catégorie avancée.
Pire, il concentre 81 % des structures de niveau basique et constitue le seul secteur à écoper d’un grade C en matière de messagerie. Résultat : il totalise à lui seul 64,8 % des vulnérabilités critiques observées sur le marché.
La menace concentrée de la chaîne d’approvisionnement
Au titre de l’article 21.2.d de la directive, l’enjeu réglementaire dépasse largement la protection des frontières internes de l’entreprise.
Il impose d’identifier les tiers critiques, d’évaluer les risques induits et de suivre leur niveau de sécurité dans le temps. Or, les données du panorama révèlent une asymétrie préoccupante : si deux tiers des fournisseurs potentiels n’atteignent pas le niveau avancé, la menace réelle repose sur une minorité d’acteurs.
En effet, 10 % des entités concentrent 93,1 % des vulnérabilités critiques tout en s’intégrant dans la chaîne d’approvisionnement de l’ensemble du marché.
Plus surprenant encore, 13,6 % des entreprises classées en catégorie avancée présentent elles aussi au moins une faille critique susceptible d’être exploitée pour entraîner en cascade leurs partenaires.
S’ajoute à cela une surface d’attaque externe encore mal maîtrisée pour près d’un tiers des organisations (34,8 % de grades D ou E sur ce domaine, qui regroupe ports ouverts et interfaces d’administration accessibles depuis Internet).
« Ces indicateurs dessinent un paysage à deux vitesses où le risque est massivement concentré. Si la majorité des entreprises se maintient au niveau intermédiaire, la menace réelle repose sur une minorité d’entre elles qui portent l’essentiel des vulnérabilités critiques, tout en étant présentes dans les chaînes d’approvisionnement de l’ensemble du marché », analyse Sylvain Lefeuvre, directeur général adjoint de Board of Cyber.
L’étude appelle ainsi à un changement de paradigme opérationnel, articulé autour de trois axes : élever le niveau commun de la chaîne, mutualiser les évaluations entre donneurs d’ordre pour éviter des audits individuels chronophages et coûteux, et maintenir durablement les efforts de remédiation.
Un impératif de pilotage alors que l’échéance réglementaire approche.
C’est un de ces retards bureaucratiques dont Paris a le secret, mais qui commence à coûter très cher en crédibilité et, bientôt, en dizaines de millions d’euros.
Selon Politico, la Commission européenne durcit progressivement le ton contre la France, toujours hors-jeu sur la transposition de la directive de cybersécurité NIS 2.
L’affaire a pris une dimension particulièrement sensible à Bruxelles depuis que la Commission a multiplié les avertissements officiels.
L’échéance initiale de transposition était pourtant fixée au 17 octobre 2024. Près de deux ans plus tard, la France n’a toujours pas finalisé le processus législatif.
Après une mise en demeure adressée à 23 États membres fin 2024, puis un avis motivé envoyé le 7 mai 2025 à 19 pays récalcitrants, l’exécutif européen enclenche la vitesse supérieure. Ce serait la saisine imminente de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE).
Un signal politique dévastateur
Pour Bruxelles, ce retard chronique n’est pas une simple péripétie administrative. Il fragilise directement la cohérence du cadre européen de cybersécurité, à l’heure où les attaques par rançongiciels et les opérations de sabotage d’État contre les infrastructures critiques, les services numériques et les chaînes d’approvisionnement atteignent des sommets.
En tolérant de tels décalages entre les États membres, l’Union européenne prendrait le risque de fracturer son marché intérieur, le rendant illisible pour les acteurs économiques globaux.
Le message envoyé à Paris résonne comme un cinglant désaveu politique. La France, qui se pose traditionnellement en championne de l’« autonomie stratégique européenne » et de la souveraineté numérique, se retrouve prise en flagrant délit de contradiction sur un texte pourtant fondateur.
Ce fossé béant entre le lyrisme des discours et l’inertie de l’exécution nourrit l’embarras de l’exécutif, d’autant que le dossier touche au cœur régalien du pays : l’énergie, les transports, la santé et les télécoms.
L’industrie maintenue dans le brouillard
La directive NIS 2 change radicalement d’échelle par rapport à sa première version. Elle élargit massivement le spectre des entités régulées et impose des obligations drastiques en matière de gouvernance, de gestion des risques, de notification des incidents et de filtrage des sous-traitants.
Cette vaste zone grise réglementaire suscite l’inquiétude légitime des industriels et des opérateurs de services essentiels (OSE). Ces derniers sont contraints de concevoir des capacités de supervision et de détection cyber majeures sans disposer d’un référentiel national stabilisé par l’Anssi.
Le contrecoup touche également l’écosystème IT et les fournisseurs de solutions de cybersécurité qui voient en NIS 2 un catalyseur de la demande.
« La Commission européenne s’apprête, juste avant ou juste après l’été, au plus tard avant la fin de l’année, à poursuivre la France et l’Espagne devant la plus haute juridiction européenne, la Cour de justice de l’Union (CJUE), pour ne pas avoir adopté une loi transposant dans leur droit les règles européennes sur la protection des infrastructures critiques contre les cyberattaques. » s’alarment Philippe Latombe (Député de la Vendée, Président de la Commission spéciale de l’Assemblée nationale) et Olivier Cadic (Sénateur des Français établis hors de France, Président de la Commission spéciale du Sénat).
Les deux élus rappellent que le 10 septembre dernier, la Commission spéciale de l’Assemblée nationale avait pourtant voté le projet de loi à l’unanimité. « Son examen en hémicycle semblait une formalité […]. Et puis, plus rien ! Ce texte, en dépit de nos alertes répétées, est sans cesse repoussé aux calendes. Une telle décision de la Commission européenne, rare dans son histoire, devrait de surcroît se concrétiser par une amende pouvant atteindre plusieurs dizaines de millions d’euros, une sanction financière dont notre budget national pourrait bien se passer, en ces temps de disette. La finalisation du parcours de ce texte législatif sur la protection des infrastructures critiques contre les cyberattaques est une urgence absolue. »
La méthode Bruxelles : pas de traitement de faveur
La doctrine défendue par la Commission européenne est d’une simplicité redoutable. Sans transposition rapide et rigoureusement homogène, l’efficacité d’une législation transfrontalière s’effondre. Bruxelles insiste sur le fait qu’en matière de sécurité des réseaux, la vulnérabilité d’un maillon national compromet instantanément l’intégrité collective de l’Union. C’est cette intransigeance qui explique pourquoi la Commission refuse d’accorder le moindre passe-droit à l’exécutif français.
Certes, le projet de loi sur la résilience des infrastructures critiques et le renforcement de la cybersécurité suit techniquement son cours parlementaire. Le Sénat a avancé et l’Assemblée nationale a réuni sa commission spéciale.
Mais si Paris ne redresse pas la barre de toute urgence avant les échéances fixées à la fin de l’année par Bruxelles, la condamnation par la CJUE tombera.
Selon que vous serez une entité « importante » ou « essentielle », la NIS 2 s’appliquera différemment.
Le principe est connu. L’ANSSI y apporte cependant une nouvelle grille de lecture, en l’objet du ReCyF (Référentiel Cyber France). Elle y décline les dispositions de la directive en 20 objectifs.
En attendant la transposition dans le droit français, le ReCyF n’est diffusé qu’en tant que document de travail – il n’a d’ailleurs pas encore fait l’objet d’une consultation. L’agence prévoit de publier un référentiel complémentaire qui en reprendra un sous-ensemble pour les entités moins matures.
Un principe de proportionnalité s’applique. Les entités importantes (EI) sont ainsi exemptées de 5 objectifs, qui ne s’appliquent qu’aux entités essentielles (EE). Ils concernent, dans les grandes lignes :
Gouvernance par les risques
Programme d’audit SSI
Sécurisation de la configuration des ressources des SI
(En particulier, n’installer que les logiciels nécessaires et réduire le risque sinon)
Réseaux d’administration dédiés
Supervision de la SSI
(Dimensionnement du SI en adéquation avec la capacité opérationnelle de l’équipe chargée de cette supervision, démarche d’amélioration continue de cette activité, conservation des données au moins 3 mois, etc.)
Les 15 autres objectifs s’appliquent aux EE comme aux EI. Mais on n’attend pas de ces dernières qu’elles mettent en œuvre autant de moyens pour les atteindre.
Sur la gouvernance de la sécurité numérique
L’ANSSI attend des EI que leur dirigeant exécutif soit responsable de la sécurité informatique. Mais pas qu’il désigne au moins une personne pour le conseiller et l’accompagner dans l’exercice de cette responsabilité.
Sur l’intégration de la sécurité numérique dans la gestion des RH
On n’attend pas des EI qu’elles prévoient des clauses de sécurité dans les contrats de travail.
Sur la maîtrise des SI
Au rang des éléments attendus des EI, il y a une cartographie des SI. Mais pas une procédure de MCO/MCS des ressources matérielles et logicielles. Ni la planification et l’installation des correctifs de sécurité sur l’ensemble de ces ressources.
Sur la maîtrise des accès physiques aux locaux
L’ANSSI attend d’une EI qu’elle mette en place des mesures pour limiter l’accès de personnes non autorisées à ses locaux (registre des visiteurs, badges…). Mais pas qu’elle s’assure de leur protection physique (vidéosurveillance, gardiennage, alarme). Ni que les droits d’accès physique soient attribués au regard du besoin strictement nécessaire à l’exécution des missions des personnes.
Sur la sécurisation de l’architecture des SI
Les EI cloisonneront physiquement et/ou logiquement l’ensemble de leurs SI vis-à-vis des autres SI.
On n’attend pas, en revanche, qu’elles mènent des réflexions sur la pertinence de définir des sous-systèmes. Et, par là même, qu’elles en définissent au moins un de type « passerelle sortante » (proxy) et un de type « passerelle entrante » (proxy inversé ou relais).
Deux autres « attendus » ne s’appliquent pas aux sous-systèmes. D’une part, s’assurer que seules les interconnexions nécessaires aux activités de l’EI ou à son MCO/MCS soient mises en œuvre entre ses SI et les SI tiers (ainsi que ceux auxquels elle a choisi de ne pas appliquer les objectifs de sécurité). De l’autre, définir et documenter ces mêmes connexions.
Sur la sécurisation des accès distants aux SI
L’ANSSI attend des EI des mécanismes de chiffrement et d’authentification conformes à ses recommandations. Mais elle n’attend pas nécessairement de multifacteur avec au moins un facteur de connaissance. Elle n’attend pas non plus des mesures de réduction du risque associé aux accès qui ne peuvent être couverts par du MFA pour raisons techniques ou opérationnelles. Ni un chiffrement et une authentification à l’état de l’art pour les disques des postes de travail et des équipements mobiles qui permettent les accès à distance depuis des lieux qu’elle ne maîtrise pas.
Sur la protection des SI contre les codes malveillants
On attend d’une EI qu’elle définisse les ressources matérielles autorisées à se connecter à ses SI. Mais pas qu’y connectent uniquement celles dont elle – ou un prestataire – assure la gestion et qui particpent à ses activités ou à son MCO/MCS.
Sur la gestion des identités et des accès aux SI
L’ANSSI escompte, de la part des EI, un mécanisme d’authentification impliquant au moins un élément secret. Elle attend des mesures de réduction du risque lorsque des raisons techniques ou opérationnelles empêchent la modification du secret. Mais pas, dans le cadre de cette exception, la mise en œuvre d’une traçabilité des accès.
Sur la maîtrise de l’administration des SI
Il est attendu que les actions d’administration soient effectuées exclusivement à partir de comptes d’administration. Et que ces derniers ne soient pas utilisés à d’autres fins.
L’ANSSI n’attend cependant pas que les EI tiennent à jour la liste des comptes d’administration de leurs SI. Ni que lors de la modification d’un de ces comptes, elles vérifient la cohérence des droits d’accès et des besoins d’utilisation.
Autre élément non attendu des EI : la désignation d’un « cœur de confiance » réunissant un annuaire et les ressources matérielles et logicielles qui l’hébergent ou permettent d’en prendre le contrôle. Ni, par voie de conséquence :
Réalisation des actions d’administration sur ce cœur de confiance depuis des comptes d’administration dédiés à cette tâche
Filtrage des connexions externes au cœur de confiance et à ses ressources d’administration
La revue annuelle de la configuration des annuaires n’est pas non plus un « attendu » pour les EI.
Sur l’identification et la réaction aux incidents de sécurité
Comme les EE, les EI mettront en œuvre des mécanismes d’analyse et de qualification des événements remontés et d’identification des incidents. On n’attend par contre pas d’elles :
Des mécanismes organisationnels et techniques pour réagir en cas d’incident et limiter les conséquences sur la fourniture de services
Une analyse des causes de chaque incident de sécurité
La conservation des relevés techniques pouvant servir d’éléments de preuve en cas de judiciarisation
La protection de ces relevés contre un incident qui les rendrait inexploitables
Sur la continuité et la reprise d’activité
L’ANSSI n’attend pas d’une EI qu’elle définisse et documente, pour chacun de ses activités et services, la durée maximale d’interruption admissible et le point de rétablissement des données. Ni qu’elle ait un PCA et un PRA cohérents vis-à-vis de ces deux indicateurs.
Sur la réaction aux crises d’origine cyber
En la matière, pas d’attentes envers les EI concernant :
Critères permettant d’activer et de désactiver le dispositif de gestion de crise prenant en compte les menaces cyber
Procédures et mécanismes de gestion de crise adaptés à la menace cyber et s’appuyant sur les recommandations de l’ANSSI
Mesures pour isoler, protéger et, le cas échéant, reconstruire les SI concernés
Stratégie de com adaptée
Moyens de communication de secours
Sur les exercices, tests et entraînements
L’ANSSI attend, chez les EI, au moins un exercice sur table – à la fréquence jugée adéquate – pour les personnes mobilisables dans le dispositif de gestion des crises cyber.
Elle n’attend pas, en revanche, de stratégie d’entraînement comportant une liste des acteurs amenés à participer aux différents dispositifs, une liste d’exercices, des objectifs et des moyens d’évaluer leur atteinte, des scénarios de risque ou d’attaques à tester en priorité et une comitologie de suivi.